La Demoiselle aux fleurs sauvages
Château de Portabéraud, avril 1752
Le soleil venait de se lever. Ses rayons obliques transperçaient la tonnelle de vigne vierge dont les jeunes pousses d’un vert tendre commençaient à poindre. L’homme sortit sur le perron et huma l’air. De constitution robuste, il mesurait bien ses cinq pieds huit pouces. Des épaules carrées, serrées dans un habit de ratine bleu barbeau, donnaient de lui une impression de force maîtrisée.
Il descendit les marches et fit quelques pas dans l’allée de gravier qui débouchait sur l’entrée principale, au milieu de deux rangées de rosiers du Bengale.
-Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui, grogna-t-il en posant une main sur son chapeau galonné, posé de travers sur sa tête.
Le vent, qui avait forci avec le jour, soulevait des poussières ocre. À l’aplomb d’un grand hêtre, un merle se mit à entonner une aubade. Plus haut dans les branches, deux tourterelles faisaient assaut de roucoulades. Au loin, du côté de l’Ambène, c’était le coucou dénicheur qui y allait de ses deux notes mille fois répétées : « Coucou ! Coucou ! »
-Coucou ! Coucou ! répéta l’homme, les mains en porte-voix.
-C’est-y que Gabriel Mercier, seigneur de Portabéraud, parlerait le langage des oiseaux ? fit une voix derrière lui.
Il sursauta. À sa gauche, le missel sous un bras, le curé Beauparland venait de déboucher d’une allée de buis et le regardait en souriant.
-Monsieur le curé ! gronda Mercier d’une voix de stentor. Pour de vrai, vous m’aurtiez presque fait peur. Mais ça n’est pas très charitable de se moquer ainsi des amis !
-Pardonnez-moi. C’était sans mauvaise intention.
Le prélat de Saint-Martin-lès-Riom s’efforça de montrer bonne figure mais se sentit rosir sous le regard appuyé du châtelain qui détaillait sans vergogne sa soutane usagée, luisante de crasse au col et aux manches, et dont le bas était crotté de toute la boue des chemins. Il était plutôt petit, arborait un visage poupin et une tête chenue, apanage de ses années. Sa bedaine proéminente trahissait le trop grand amour que ce quinquagénaire continuait d’avoir pour la bonne chère, et tout particulièrement à l’égard des cochonnailles, dont il était gourmand.
-Où alliez-vous d’un si bon pas et de si bon matin, curé ? reprit Gabriel Mercier.

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