Le Diable en personne
Une pluie ténue imbibait les champs et noyait, à l’entour, la herse des sapins.
À la croisée d’un chemin de terre, un panneau indiquait « Espinasse 1,5 km », et le car des transports Rivoyre d’Ambert s’y arrêta. En descendit la jeune femme, cheveux bruns coupés à la garçonne, l’air décidé.
Le car redémarra, laissant dans son sillage une odeur âcre de gasoil. Fanette le regarda un instant se fondre dans la grisaille qui tombait du ciel et s’exhumait en sales effluves de la terre détrempée. Il faisait froid. Un froid piquant de fin octobre, armé d’échardes par centaines, rageur et vif. Aussi se prit-elle à regretter le mol engourdissement  où elle s’était plongée durant le trajet, depuis Clermont-Ferrand.
Fanette frissonna. Elle ramena sur sa gorge un pan de gabardine, se baissa pour cramponner la poignée de sa valise et se mit en route. Ce sol de glaise dans lequel elle s’enfonçait, oh oui, pour sûr, elle le reconnaissait ! il lui disait son enfance à la ferme auprès des vieux parents, les courses à travers bois, et la nature pendant tant d’années oubliée à cause de cette ville qui mange les gens comme un cancer.
Parvenue à un coude du chemin, elle s’arrêta pour aspirer une grande bolée d’air. S’engouffrèrent en elle des fragrances de mousses et de champignons, une myriade de picotements délicieux qui l’obligèrent à fermer les yeux.
Oui, son pays était bien resté le même. Elle l’aurait reconnu entre mille, rien qu’à ces odeurs un peu poisseuses.
Elle repartit. Au-dessus d’elle, deux pies se posèrent sur les branches d’un chêne aux feuilles froissées et jacassèrent horriblement.
-Allez, les mignonnes, fit-elle tout haut. Allez annoncer à ceux du village que je suis de retour.
Ceux du village… Soudain, elle réalisa. Pour de vrai, il s’était sacrément dépeuplé, le vieil Espinasse de son enfance, et le compte était vite fait à présent !
Fanette repassa dans sa tête les décès et les départs pour la ville, elle y comprise, depuis une bonne vingtaine d’années. Ne restaient plus au village que trois habitants : la Germaine Barland –indestructible, celle-là, malgré ses soixante-quinze automnes- ; le Léon Tarrit, le sabotier, et puis Gilbert.
Gilbert ! La jeune femme sentit couler en elle une onde froide et, sans en être consciente, accéléra l’allure. Fallait-il, tout de même, qu’il l’eût tant marquée, ce Gilbert Rouchon, pour que, toutes ces années plus tard, elle ne pût penser à lui sans frémir !

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