La Violente Espérance
Après avoir été annoncée par un coup de sifflet prolongé, la lourde locomotive à vapeur apparut à la sortie du dernier tunnel des Ruines. Crachotante et poussive, elle semblait haler avec peine ses quatre wagons de voyageurs de la ligne Saint-Étienne –Clermont-Ferrand. Fuligineux, un ciel bas de novembre aspira les tourbillons de fumée noire fusant de la haute cheminée et bientôt la rampe s’adoucit qui conduisait à la gare de Saint-Martin.
D’un revers de manche, Tony Balichard essuya la buée sur la vitre du compartiment, dont les bords ruisselèrent tout aussitôt, comme un visage en larmes. Le paysage familier lui emplit les yeux de sa grisaille. Le train décéléra, les freins crissèrent.
Le jeune homme se leva de sa place, consulta sa montre à son gousset : seize heures douze. En marchant d’un bon pas, il pourrait arriver chez lui avant la nuit. Son balluchon au dos, il ouvrit la portière et tout de suite le froid du dehors s’insinua en lui.
-Saint-Martin… Saint-Martin… Deux minutes d’arrêt… clamait le chef de gare avec un fort accent de la Loire.
Tout seul sur le quai, Tony avança vers la sortie et il eut l’impression que les voyageurs, restés bien au chaud dans les compartiments, le dévisageaient, lui reprochant cette interruption à leur périple.
Le train repartit. Tony prit le temps de le regarder filer du côté des bois sombres jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un point noir minuscule que l’Auvergne, à son tour, dans quelque cinq ou six lieues, happerait.
Il avait eu tout loisir, dès le départ de Saint-Étienne où l’abbé Gavarin s’était fait un devoir de l’accompagner à la gare, de ressasser la décision prise depuis des semaines et des semaines. Depuis la mort de la mère, à vrai dire, au mois de septembre dernier, elle-même faisant suite à celle du père, au printemps. Claude-Auguste Balichard, et avec lui sa femme Anne-Marie, voulaient à tout prix que leur fils Tony devînt prêtre. Et puis, d’ailleurs, n’avait-il pas de réelles dispositions, ainsi que le prétendait le curé Pardon, le bien nommé ? Peut-être même qu’un jour plus ou moins proche Tony assurerait à Saint-Just la succession du père Pardon, qui commençait à se faire vieux. La ferme ? Marie-Josèphe, la sœur aînée de Tony, y pourvoirait. Et puis, elle était mariée au Jean-Victor Tamin qui n’était pas, pour sûr, un feignant ou un bon à rien et saurait faire fructifier la terre.
Donc, voilà, de suite après le régiment, Tony était entré au séminaire. En mai 1899, l’année prochaine, il prononcerait ses vœux et serait engagé, pour toujours, au service de Dieu. Oui, mais les parents étaient morts et à trente-et-un ans, pour la première fois de son existence, Tony avait enfin osé dire non à une voie qu’on avait choisie pour lui, sans même lui demander son avis.

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