-Miladiou ! v’là le tocsin qui sonne !
Baptiste Charpotier s’arrêta de sarcler, gratta la râpe de sa barbe et cracha par terre. Là-bas, à Bellevue, les cloches menaient le branle. À Fonterre aussi, vers le couchant, c’était le même refrain qu’essaimait la tour basse de l’église. Tout près, dans une ferme, un chien hurla à la mort.
-Cette fois-ci, c’est la guerre, proféra Baptiste qui en fut quitte pour un second crachat.
Il ramassa la sarclette et marcha en direction du village. La veille était parvenue la nouvelle de l’assassinat de Jaurès. C’était dans une brasserie à Paris. Il se rappelait à présent que Claudius Vialard, son menuisier de voisin, avait prédit : « Ils ont eu sa peau. Plus personne ne pourra maintenant empêcher que les armes tonnent. »
En accélérant la cadence, Baptiste fut vite rendu à Picharol. Epoumoné qu’il était, tant par sa course que par cette quasi-certitude qu’on ne pourrait plus désormais éviter l’affrontement. Ahanant comme un soufflet de forge, il longea l’école, puis la ferme de Célestin Chantaigut. Ephrem et Jérasime, les jumeaux, restaient à quia sur leur devant de porte. Ils avaient l’air hébétés. Semblaient ne pas comprendre ces bruits de cloches qui emplissaient l’air.
Baptiste fit halte près du tas de fumier de la cour. Puis, à l’aide d’un grand mouchoir à carreaux, il s’épongea le front.
-Il est où, votre père ? demanda-t-il aux bessons.
Ce fut Ephrem qui répondit.
-Il est parti à Bellevue pour afficher à la Maison du Peuple l’ordre de mobilisation générale, dit-il en serrant les poings.
-Miladiou de miladiou !
Ainsi donc, ça y était. Célestin Chantaigut, en sa qualité de maire, avait été contraint d’exécuter les directives du gouvernement. Et c’était lui aussi sans doute qui avait commandé que le garde champêtre sonnât le tocsin au clocher de l’église.
Baptiste s’adossa au muret de l’entrée de la ferme.
-Alors, ça y est, c’est la guerre qui est à nos portes, fit-il d’un air las.