L’Herbe de la Toussaint
-C’est plus possible, à la fin ! Il a encore fait un plein lit !...
Dès son entrée dans la chambre, la Louise avait suffoqué.La fenêtre, malgré le froid très vif de la mi-novembre, elle en actionna rageusement l’espagnolette, puis se pencha au dehors pour s’emplir les poumons de l’air piquant d’un hiver précoce.

Au loin, sur les monts boisés du Forez, des brumes s’étaient figées. En aval, vers le pré des Chaplasses, une nuée de corbeaux  survolaient en croassant ce qu’elle pensa être une charogne.
« Ces bêtes-là, elles sont pas plus sales que lui, ma parole ! se dit-elle en rejetant un nuage de vapeur dans l’air glacial. C’est pas permis de salir ses draps toutes les nuits comme ça ! »
Après avoir pris une dernière et profonde aspiration, elle revint vers le lit, se prit la tête dans les mains.
-J’en ai marre ! marre !... Marius ! cria-t-elle par la cage d’escalier. Marius, viens un peu ici pour voir !
La Louise était une paysanne que les cochonnailles ingurgitées tout au long des cinquante ans de sa vie avaient bouffie. Ses montagnes de graisse, elle les muselait dans un corset dont elle supportait l’inconfort avec résignation et comme une pénitence de sa gourmandise. Gonflée et rougeaude, sa tête ébouriffée de cheveux gris trahissait pourtant une volonté farouche, impression accentuée par cet alignement de poils bruns au-dessus des lèvres, qui la rendait un peu hommasse.
-Marius ! Je t’ai appelé ! Tu te dépêches, oui ?
Des pas lourds, hésitants, firent craquer le bois de l’escalier, et bientôt la figure d’un vieillard se montra dans l’encadrement de la porte.Presque chauve, une barbe de deux ou trois jours qui poussait drue, des sourcils épais que surmontait un large front : ainsi apparut-il à sa nièce, le vieux Marius qui faisait encore au lit à soixante-dix ans !

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