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L’Herbe de la Toussaint
-C’est plus possible, à la fin ! Il a encore fait un plein lit !...
Dès son entrée dans la chambre, la Louise avait suffoqué.La fenêtre, malgré le froid très vif de la mi-novembre, elle en actionna rageusement l’espagnolette, puis se pencha au dehors pour s’emplir les poumons de l’air piquant d’un hiver précoce.
Au loin, sur les monts boisés du Forez, des brumes s’étaient figées. En aval, vers le pré des Chaplasses, une nuée de corbeaux survolaient en croassant ce qu’elle pensa être une charogne.
« Ces bêtes-là, elles sont pas plus sales que lui, ma parole ! se dit-elle en rejetant un nuage de vapeur dans l’air glacial. C’est pas permis de salir ses draps toutes les nuits comme ça ! »
Après avoir pris une dernière et profonde aspiration, elle revint vers le lit, se prit la tête dans les mains.
-J’en ai marre ! marre !... Marius ! cria-t-elle par la cage d’escalier. Marius, viens un peu ici pour voir !
La Louise était une paysanne que les cochonnailles ingurgitées tout au long des cinquante ans de sa vie avaient bouffie. Ses montagnes de graisse, elle les muselait dans un corset dont elle supportait l’inconfort avec résignation et comme une pénitence de sa gourmandise. Gonflée et rougeaude, sa tête ébouriffée de cheveux gris trahissait pourtant une volonté farouche, impression accentuée par cet alignement de poils bruns au-dessus des lèvres, qui la rendait un peu hommasse.
-Marius ! Je t’ai appelé ! Tu te dépêches, oui ?
Des pas lourds, hésitants, firent craquer le bois de l’escalier, et bientôt la figure d’un vieillard se montra dans l’encadrement de la porte.Presque chauve, une barbe de deux ou trois jours qui poussait drue, des sourcils épais que surmontait un large front : ainsi apparut-il à sa nièce, le vieux Marius qui faisait encore au lit à soixante-dix ans !
La Violente Espérance
Après avoir été annoncée par un coup de sifflet prolongé, la lourde locomotive à vapeur apparut à la sortie du dernier tunnel des Ruines. Crachotante et poussive, elle semblait haler avec peine ses quatre wagons de voyageurs de la ligne Saint-Étienne Clermont-Ferrand. Fuligineux, un ciel bas de novembre aspira les tourbillons de fumée noire fusant de la haute cheminée et bientôt la rampe s’adoucit qui conduisait à la gare de Saint-Martin.
D’un revers de manche, Tony Balichard essuya la buée sur la vitre du compartiment, dont les bords ruisselèrent tout aussitôt, comme un visage en larmes. Le paysage familier lui emplit les yeux de sa grisaille. Le train décéléra, les freins crissèrent.
Le jeune homme se leva de sa place, consulta sa montre à son gousset : seize heures douze. En marchant d’un bon pas, il pourrait arriver chez lui avant la nuit. Son balluchon au dos, il ouvrit la portière et tout de suite le froid du dehors s’insinua en lui.
-Saint-Martin… Saint-Martin… Deux minutes d’arrêt… clamait le chef de gare avec un fort accent de la Loire.
Tout seul sur le quai, Tony avança vers la sortie et il eut l’impression que les voyageurs, restés bien au chaud dans les compartiments, le dévisageaient, lui reprochant cette interruption à leur périple.
Le train repartit. Tony prit le temps de le regarder filer du côté des bois sombres jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un point noir minuscule que l’Auvergne, à son tour, dans quelque cinq ou six lieues, happerait.
Il avait eu tout loisir, dès le départ de Saint-Étienne où l’abbé Gavarin s’était fait un devoir de l’accompagner à la gare, de ressasser la décision prise depuis des semaines et des semaines. Depuis la mort de la mère, à vrai dire, au mois de septembre dernier, elle-même faisant suite à celle du père, au printemps. Claude-Auguste Balichard, et avec lui sa femme Anne-Marie, voulaient à tout prix que leur fils Tony devînt prêtre. Et puis, d’ailleurs, n’avait-il pas de réelles dispositions, ainsi que le prétendait le curé Pardon, le bien nommé ? Peut-être même qu’un jour plus ou moins proche Tony assurerait à Saint-Just la succession du père Pardon, qui commençait à se faire vieux. La ferme ? Marie-Josèphe, la sœur aînée de Tony, y pourvoirait. Et puis, elle était mariée au Jean-Victor Tamin qui n’était pas, pour sûr, un feignant ou un bon à rien et saurait faire fructifier la terre.
Donc, voilà, de suite après le régiment, Tony était entré au séminaire. En mai 1899, l’année prochaine, il prononcerait ses vœux et serait engagé, pour toujours, au service de Dieu. Oui, mais les parents étaient morts et à trente-et-un ans, pour la première fois de son existence, Tony avait enfin osé dire non à une voie qu’on avait choisie pour lui, sans même lui demander son avis.
Le Diable en Personne
Une pluie ténue imbibait les champs et noyait, à l’entour, la herse des sapins.
À la croisée d’un chemin de terre, un panneau indiquait « Espinasse 1,5 km », et le car des transports Rivoyre d’Ambert s’y arrêta. En descendit la jeune femme, cheveux bruns coupés à la garçonne, l’air décidé.
Le car redémarra, laissant dans son sillage une odeur âcre de gasoil. Fanette le regarda un instant se fondre dans la grisaille qui tombait du ciel et s’exhumait en sales effluves de la terre détrempée. Il faisait froid. Un froid piquant de fin octobre, armé d’échardes par centaines, rageur et vif. Aussi se prit-elle à regretter le mol engourdissement où elle s’était plongée durant le trajet, depuis Clermont-Ferrand.
Fanette frissonna. Elle ramena sur sa gorge un pan de gabardine, se baissa pour cramponner la poignée de sa valise et se mit en route. Ce sol de glaise dans lequel elle s’enfonçait, oh oui, pour sûr, elle le reconnaissait ! il lui disait son enfance à la ferme auprès des vieux parents, les courses à travers bois, et la nature pendant tant d’années oubliée à cause de cette ville qui mange les gens comme un cancer.
Parvenue à un coude du chemin, elle s’arrêta pour aspirer une grande bolée d’air. S’engouffrèrent en elle des fragrances de mousses et de champignons, une myriade de picotements délicieux qui l’obligèrent à fermer les yeux.
Oui, son pays était bien resté le même. Elle l’aurait reconnu entre mille, rien qu’à ces odeurs un peu poisseuses.
Elle repartit. Au-dessus d’elle, deux pies se posèrent sur les branches d’un chêne aux feuilles froissées et jacassèrent horriblement.
-Allez, les mignonnes, fit-elle tout haut. Allez annoncer à ceux du village que je suis de retour.
Ceux du village… Soudain, elle réalisa. Pour de vrai, il s’était sacrément dépeuplé, le vieil Espinasse de son enfance, et le compte était vite fait à présent !
Fanette repassa dans sa tête les décès et les départs pour la ville, elle y comprise, depuis une bonne vingtaine d’années. Ne restaient plus au village que trois habitants : la Germaine Barland indestructible, celle-là, malgré ses soixante-quinze automnes- ; le Léon Tarrit, le sabotier, et puis Gilbert.
Gilbert ! La jeune femme sentit couler en elle une onde froide et, sans en être consciente, accéléra l’allure. Fallait-il, tout de même, qu’il l’eût tant marquée, ce Gilbert Rouchon, pour que, toutes ces années plus tard, elle ne pût penser à lui sans frémir !
Les Grenadières de Saint-Just
La petite ouvrit un œil et observa un moment les deux cœurs blancs qui fluaient des volets. Dehors, un chien aboya, et elle entendit aussi des chocs de sabots sur les pierres de la route. Lentement, elle sortait de la torpeur du sommeil de la nuit tandis que le monde extérieur prenait pour elle une apparence de plus en plus tangible. Tout en gardant les yeux ouverts, elle s’enfonça pourtant plus encore sous les couvertures. Le drap de chanvre était rêche au contact de la peau, mais cela n’était pas une sensation désagréable et, comme tout un chacun à la maison, elle avait fini par s’y habituer.
Sa sœur aînée, à sa gauche dans le lit, soupira et se tourna de l’autre côté, face contre le mur. Julie était née en 1901, avait deux ans de plus qu’elle, Maria, qui, en ce matin d’octobre 1910, allait connaître, pour la première fois de sa vie, une rentrée des classes.
L’école ! Bien sûr, Julie lui en avait parlé, et jusque tard la veille au soir, alors qu’Auguste, leur petit frère qui couchait dans la même chambre qu’elles, dans le lit à côté, rouspétait que les « grandes » l’empêchaient de dormir. En vérité, c’était elle, Maria, qui n’avait pu trouver le sommeil, tellement cette seule idée d’aller à l’école la tourmentait.
Elle entendit des bruits de casseroles dans la pièce du bas, et, chuchotantes, les voix de son père et de sa mère. Tony et Marie Balichard se levaient tous les jours avec le soleil : il y avait tant à faire à la ferme, sans parler des petits travaux que l’un et l’autre effectuaient par ailleurs pour grappiller quelques sous supplémentaires, bien utiles pour nourrir leurs trois enfants.
-Tu dors, Julie ? fit la petite en secouant le bras de son aînée.
Un grognement sourd de protestation fit office de réponse, si bien que Maria prit soudain la décision de se lever toute seule et, à pas de loup, elle descendit l’escalier.
En bas, la mère préparait le chaudron de patates chaudes qu’elle porterait plus tard aux cochons.
-Bonjour, m’man, fit la petite fille.
Marie Balichard se retourna. Elle avait vingt-six ans, mais en paraissait bien dix de plus tant les travaux domestiques semblaient avoir prématurément usé ce beau visage, où pendaient déjà quelques mèches grises qu’elle s’ingéniait en vain à ramener en arrière.
-Tu es déjà levée, Maria ? s’étonna-t-elle. Pour sûr, tu ne seras point en retard pour partir à l’école !
La fillette s’efforça de sourire.
-J’ai si mal dormi cette nuit, ma bonne maman, fit-elle.
Elle baissa piteusement la tête, et, après un moment d’hésitation, ajouta :
-Ça me fait tellement peur d’aller à l’école !
Les Nuits de folle lune
La nuit épandait son encre. D’un fontis s’éleva un bruit de galopade que suivit le couinement d’une bête en maraude débusquée par un prédateur. Plainte ; puis silence. Et souffle de la brise à jouer dans les feuillages fripés de ce début octobre. Murmures. Silence. Respirations d’automne.
A l’épaule d’une colline se hissa la lune pleine. Laiteuse patène, on la guettait depuis un gros quart d’heure grâce à l’orbe clair dessiné dans le ciel de sa naissance. Les reliefs se détachèrent plus distinctement. Plus nettement aussi les camaïeux de gris des chênes et des fayards, les vert sombre des sapins, les brumes montantes de la zone des étangs.
Et puis cet éclat soudain. Une explosion issue de la partie haute de Puissochet. Cela fusa ainsi qu’un éclair et s’embrasa comme du vif-argent. Des lueurs orangées, parsemées d’étincelles, poussèrent des langues obliques jusqu’à la zone d’ombres. Cris. Aboiements de chiens. Appels de maison à maison.
Et maintenant cet immense brasier que, de l’endroit où il était posté, Tan Hung ne se lassait pas de contempler. Des lueurs passèrent dans ses yeux. Yeux bridés. Yeux de jais.
Il balança dans son dos son havresac rempli aux trois-quarts de bolets et de chanterelles et poursuivit sa route dans la nuit.
La lune était haute déjà…
La Promesse d’un jour d’été
-Miladiou ! v’là le tocsin qui sonne !
Baptiste Charpotier s’arrêta de sarcler, gratta la râpe de sa barbe et cracha par terre. Là-bas, à Bellevue, les cloches menaient le branle. À Fonterre aussi, vers le couchant, c’était le même refrain qu’essaimait la tour basse de l’église. Tout près, dans une ferme, un chien hurla à la mort.
-Cette fois-ci, c’est la guerre, proféra Baptiste qui en fut quitte pour un second crachat.
Il ramassa la sarclette et marcha en direction du village. La veille était parvenue la nouvelle de l’assassinat de Jaurès. C’était dans une brasserie à Paris. Il se rappelait à présent que Claudius Vialard, son menuisier de voisin, avait prédit : « Ils ont eu sa peau. Plus personne ne pourra maintenant empêcher que les armes tonnent. »
En accélérant la cadence, Baptiste fut vite rendu à Picharol. Epoumoné qu’il était, tant par sa course que par cette quasi-certitude qu’on ne pourrait plus désormais éviter l’affrontement. Ahanant comme un soufflet de forge, il longea l’école, puis la ferme de Célestin Chantaigut. Ephrem et Jérasime, les jumeaux, restaient à quia sur leur devant de porte. Ils avaient l’air hébétés. Semblaient ne pas comprendre ces bruits de cloches qui emplissaient l’air.
Baptiste fit halte près du tas de fumier de la cour. Puis, à l’aide d’un grand mouchoir à carreaux, il s’épongea le front.
-Il est où, votre père ? demanda-t-il aux bessons.
Ce fut Ephrem qui répondit.
-Il est parti à Bellevue pour afficher à la Maison du Peuple l’ordre de mobilisation générale, dit-il en serrant les poings.
-Miladiou de miladiou !
Ainsi donc, ça y était. Célestin Chantaigut, en sa qualité de maire, avait été contraint d’exécuter les directives du gouvernement. Et c’était lui aussi sans doute qui avait commandé que le garde champêtre sonnât le tocsin au clocher de l’église.
Baptiste s’adossa au muret de l’entrée de la ferme.
-Alors, ça y est, c’est la guerre qui est à nos portes, fit-il d’un air las.
Les Bœufs de la Saint-Jean
-Tu parles d’un temps de cochon !
Au volant de sa Clio de fonction, Patrick Colombier fulminait. Aurait-il dû accepter que le rédacteur en chef lui ordonnât de prendre la route, en plein hiver, pour ce reportage dans un trou perdu de la montagne auvergnate ? Quelle folie ! Comme si cela n’aurait pas pu attendre quelques jours ! Le temps au moins que ces averses de neige se calment un peu. Et que la chaussée redevienne praticable.
La chaussée… C’était beaucoup dire de parler de chaussée. Jusqu’au bourg de Saint-Clément, le chef-lieu de canton, cela s’était passé sans mal. Mais depuis Graveyroux et les chemins de traverse, cela s’était gâté. Comment pouvait-on vivre de nos jours dans des endroits pareils ?
Après trois kilomètres de route goudronnée, Colombier obliqua à droite. Le panneau indiquait deux noms de hameaux : Chantemerle et Mangematin. Pour son compte, il se contenterait de Chantemerle. Si tant est qu’il puisse seulement y arriver.
La neige s’épaissit soudain en un rideau opaque que les essuie-glaces ne parvinrent plus à évacuer.
-Nom de Dieu ! jura-t-il. Cette fois, je n’y vois plus rien !
Il freina, immobilisa la voiture au milieu du chemin. Inutile d’insister, pensa-t-il. Il n’y a plus qu’à continuer à pied. De toute façon, la ferme de Fouilloux ne doit plus être très éloignée.
La bise sifflait à présent comme une furie et fouaillait les reliefs dans un interminable papillonnement blanc. Dès l’ouverture de la portière, elle lui cingla le visage.
-Fichu métier ! grogna-t-il encore après avoir décidé d’abandonner là son véhicule.
Il remonta le col en fourrure de sa canadienne et se résolut à avancer. Courbé en deux sous l’effet des bourrasques, il avait les pires difficultés à distinguer le tracé de la route. Une mitraille de cristaux pointus lui griffa le visage. C’était douloureux comme des piqûres de guêpe.
-Bon sang, je n’y arriverai jamais ! tonna-t-il encore.
Soudain, une bâtisse surgit au travers des nuées. Elle se dressait devant lui, à vingt mètres à peine, sur sa gauche. Il eut le réflexe de tendre la main, comme s’il avait voulu la toucher.
-Patrick, mon ami, tu y es presque, ricana-t-il.
Et, dans un ultime effort, il courut s’abriter sous l’auvent de la maison en pisé, puis tambourina sur le bois de la porte.
L’Ecole en héritage
Par la fenêtre à meneaux de la grande salle, Clodomir s’attachait à suivre des yeux les lignes obliques de la pluie. Depuis le matin, elle se déversait en paquets serrés qui s’en venaient cingler les vitres.
-Le petit sera bien arrosé, dit-il tout haut, et sa voix sonna étrangement sous les poutres du plafond.
Dans un coin, près du poêle à bois, la chienne Dolla dressa une oreille, entrouvrit un œil puis replongea dans ses rêves de bête.
« Oui, le petit viendra sous la pluie », songea-t-il encore. Mais l’homme était anxieux. Comme un qui se serait senti des fourmis dans les jambes, et qui aurait eu du mal à rester le derrière posé sur une chaise. Vingt dieux ! Il y avait de quoi être sur les charbons ardents ! Là-haut, dans la chambre du premier étage, c’était son héritier qui allait voir le jour. Alors, auprès de madame Louis, la sage-femme, Berthe, sa mère, ainsi que Donnatelle Chouvy, sa belle-mère, devaient sans doute s’activer au chevet de cette pauvre Antonnie.
Deux heures et demie que cela durait, ce manège. Clodomir était bien monté voir, une fois. Il avait frappé trois petits coups contre le bois de la porte. Toc, toc, toc ! Ah, il s’était fait recevoir ! « Tu ne peux donc pas attendre ! avait grogné sa mère. C’est pas toi le plus à plaindre, non mais, des fois ! » Tout penaud, il lui avait fallu redescendre les marches et prendre son mal en patience.
À vingt-huit ans, Clodomir Pradier était dans la force de l’âge. Ce colosse brun à la moustache de jais, aux yeux pers et aux épaules carrées déplaçait avec assurance son quintal de muscles et de charpente. À Fix-la-Comté, où il avait vu le jour le 10 septembre 1841 jour maudit pour son père !-, on le redoutait à cause de ses colères : « Tout le portrait du pauvre François-Marie ! » disait-on lorsque la grande ire ancestrale l’emportait et lui faisait abattre sur un coin de table ses poings gros à assommer un bœuf.
Fichu caractère, le gars Clodomir, mais doux comme une brebis avec Antonnie, qu’il avait mariée juste avant la Noël 1867, cela allait faire un peu plus d’un an.
De nouveau, il se leva et marcha de long en large dans la pièce.
Le Piocheur des terres gelées
La petite était sortie, entre chien et loup, son bidon de lait en alu pendu à son bras droit. Lucienne avait rempli le récipient à la louche décimétrique. « Va-t’en le porter au « château », avait-elle ordonné. Et surtout, ne le renverse pas en route. » La fillette n’aimait pas ce moment où il lui fallait affronter un monde mystérieux, peuplé de bêtes tapies dans l’ombre, prêtes à bondir pour la manger, comme dans le conte du Petit Chaperon rouge que lui avait dit sa mère-grand.Mais enfin, c’étaient les parents qui commandaient, et il lui fallait bien obéir aux injonctions maternelles. Au risque de recevoir sur l’arrondi des fesses les lanières de cuir du martinet !
Habillé des premiers haillons de l’hiver, le vent s’était levé et fouaillait avec furie les feuilles de châtaignier qui jonchaient le chemin. En ce début décembre, la neige n’avait fait qu’une brève apparition, c’est à peine si elle avait grisé les revers des fossés. Mais on la sentait décidée à s’abattre sur le pays. Et cette fois pour de bon.
Avant que l’encre de la nuit ne l’obligeât à se percher au plus épais d’un taillis, un merle fusa au ras de la tête de Péroline et, sans doute mécontent, se mit à jaser. Elle frissonna, rajusta les attaches de sa cape et reprit sa marche. En contrebas coulait la Sioule dont elle entendait le ruissellement régulier. Plus haut, derrière la ligne des grands sapins, se hissa soudain une mince corne de lune.
La pénombre allait tout envahir.La petite devait se hâter si elle ne voulait pas revenir à nuit noire. Une saute de vent rabattit sa capuche au moment où elle s’engouffrait sous le porche taillé en pierre de Volvic contre lequel, brancards dressés en l’air, prenait appui une charrette à cheval.
Elle pénétra dans la cour, la traversa en accélérant l’allure et grimpa les cinq marches du perron. Arrivée là, elle actionna le lourd heurtoir de la porte d’entrée.
-Ah, c’est toi, gamine, fit une femme élancée dont la figure, posée sur un maigre cou de cygne, semblait sculptée dans la terre glaise.
Péroline leva les yeux vers elle, le temps d’apercevoir la tache de vin violacée qui lui couvrait toute la partie gauche du visage en s’effilant à hauteur du menton.
Les Amants du chanvre
Juin 1843
Le cocorico enroué d’un coq égratigna la nuit. À l’orient, une lueur ténue s’était hissée au travers de la herse des peupliers, dont une brise légère faisait cliqueter les feuilles.
Comme tous les matins, Alphonse Grenet sortit sur son devant de porte, avança de quelques pas et entreprit d’uriner près du tas de fumier. Dans le ciel scintillaient encore des étoiles. Elles auraient tôt fait de disparaître dans les minutes qui suivraient.
Alphonse guettait les premières clartés de l’aube. Lorsque l’astre flamboyant se serait élevé par-dessus l’épaule de la colline, là-bas, à l’aplomb de la ville de Riom, il savait qu’il lui faudrait s’en aller réveiller Justin, son fils aîné, pour sa première journée de travail à la filature de Saint-Martin. À seize ans, il était bien temps que le garçon se mît à la tâche.
La phosphorescence gagnait à vue d’œil. Alphonse pouvait à présent reconnaître l’ombre portée du relief derrière lequel, subitement, un premier rai surgit en inondant de feu toute une partie de la voûte céleste. Comme soulevé par une divine puissance, le soleil dévoila enfin son aura orangée.
L’homme cligna des yeux et, un instant, affronta l’intensité lumineuse. Puis, résolument, il lui tourna le dos et dirigea ses pas vers la maison d’habitation.
Il faut à présent que le garçon se lève, pensa-t-il en poussant le vantail en bois de la porte d’entrée.
La pièce du bas, encore plongée dans une semi-pénombre, s’ornait en son centre d’une grande table en chêne massif. En la longeant, Alphonse la caressa du plat de la main et en sentit les aspérités, guillochures occasionnées depuis des lustres par des centaines de coups de couteau.
Il commença de gravir l’escalier qui menait au couloir des chambres. La troisième marche craqua sous son pas lourd. Il ouvrit une porte.
-Debout ! Il est l’heure d’aller au travail, mon fils.
Justin grogna des paroles incompréhensibles puis se dressa sur son séant.
La Demoiselle aux fleurs sauvages
Château de Portabéraud, avril 1752
Le soleil venait de se lever. Ses rayons obliques transperçaient la tonnelle de vigne vierge dont les jeunes pousses d’un vert tendre commençaient à poindre. L’homme sortit sur le perron et huma l’air. De constitution robuste, il mesurait bien ses cinq pieds huit pouces. Des épaules carrées, serrées dans un habit de ratine bleu barbeau, donnaient de lui une impression de force maîtrisée.
Il descendit les marches et fit quelques pas dans l’allée de gravier qui débouchait sur l’entrée principale, au milieu de deux rangées de rosiers du Bengale.
-Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui, grogna-t-il en posant une main sur son chapeau galonné, posé de travers sur sa tête.
Le vent, qui avait forci avec le jour, soulevait des poussières ocre. À l’aplomb d’un grand hêtre, un merle se mit à entonner une aubade. Plus haut dans les branches, deux tourterelles faisaient assaut de roucoulades. Au loin, du côté de l’Ambène, c’était le coucou dénicheur qui y allait de ses deux notes mille fois répétées : « Coucou ! Coucou ! »
-Coucou ! Coucou ! répéta l’homme, les mains en porte-voix.
-C’est-y que Gabriel Mercier, seigneur de Portabéraud, parlerait le langage des oiseaux ? fit une voix derrière lui.
Il sursauta. À sa gauche, le missel sous un bras, le curé Beauparland venait de déboucher d’une allée de buis et le regardait en souriant.
-Monsieur le curé ! gronda Mercier d’une voix de stentor. Pour de vrai, vous m’aurtiez presque fait peur. Mais ça n’est pas très charitable de se moquer ainsi des amis !
-Pardonnez-moi. C’était sans mauvaise intention.
Le prélat de Saint-Martin-lès-Riom s’efforça de montrer bonne figure mais se sentit rosir sous le regard appuyé du châtelain qui détaillait sans vergogne sa soutane usagée, luisante de crasse au col et aux manches, et dont le bas était crotté de toute la boue des chemins. Il était plutôt petit, arborait un visage poupin et une tête chenue, apanage de ses années. Sa bedaine proéminente trahissait le trop grand amour que ce quinquagénaire continuait d’avoir pour la bonne chère, et tout particulièrement à l’égard des cochonnailles, dont il était gourmand.
-Où alliez-vous d’un si bon pas et de si bon matin, curé ? reprit Gabriel Mercier.
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